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Banlieues : les raisons de la colère

13 février 2006

Le bilan des événements qui ont secoué fin octobre/début novembre 2005 les quartiers populaires de quelques trois cent communes en France est lourd ; aussi bien en terme matériels (environ 9 000 véhicules incendiés, une centaine de bâtiments publics et de très nombreux mobiliers urbains endommagés ou détruits), humains (plus de 5 000 interpellations et de nombreuses condamnations à de la prison ferme) que psychologiques.

Comme aux Minguettes en 1981, à Vaulx-en-Velin en 1990, à Mantes-la-Jolie et à Sartrouville en 1991, à Danmarie-les-Lys en 1997, à Toulouse en 1998, à Lille en 2000... c’est la mort tragique de deux jeunes et l’implication de la police dans ce drame qui aura été l’élément déclencheur de la révolte d’une partie de la jeunesse vivant dans un quartier populaire de Clichy-sous-Bois.
Cette colère, attisée par les propos insultants et provocateurs d’un ministre de l’intérieur en campagne préélectorale permanente et par la stratégie du pire mise en œuvre par le gouvernement, s’est ensuite propagée à travers la France dans une véritable surenchère entre quartiers pour obtenir une "reconnaissance" médiatique aussi éphémère qu’autodestructrice.
En ces occasions, ces jeunes ont eu recours à leurs modes ordinaires de protestation (même si ceux-ci se retournent contre leurs propres intérêts) au sein même des quartiers où ils ont leurs repères quotidiens, à savoir : affrontements avec les forces de police (symboles de la violence sociale qu’ils subissent au quotidien) et violences incendiaires (pratique tout autant spectaculaire que facile à mettre en œuvre).
Beaucoup se sont scandalisés de la façon dont ces jeunes ont exprimé ce ras-le-bol. Pourtant, par-delà le contexte de désorganisation et de relégation politique qui est le leur, peut-on réellement s’en indigner, quand on a pu observer que les formes plus policées, plus "classiques" de contestation de cette injustice spécifique qui est faite aux habitant(e)s de ces quartiers populaires, sont systématiquement disqualifiées, renvoyées le plus souvent à des pratiques "communautaristes", quand elles ne sont pas purement et simplement ignorées ?
Bien que condamnant ces actes dont ils étaient les premières victimes, un grand nombre d’adultes et de familles des quartiers concernés ont affirmé comprendre les raisons de cette révolte fruit d’une situation économique et sociale dramatique que la société française se refuse à voir en temps ordinaire et de l’existence d’un sentiment d’humiliation chez les jeunes.

Des urgences sociales et humaines


La responsabilité fondamentale de cette crise pèse effectivement sur les gouvernements qui n’ont pas su ou voulu combattre efficacement les inégalités et les discriminations qui se cumulent dans ces quartiers de relégation sociale où règnent chômage massif, pauvreté, dégradation des conditions de logement et de vie... emprisonnant leurs habitants dans des logiques de ghettoïsation.
Elle pèse aussi sur ces gouvernements qui considèrent les quartiers populaires comme des territoires à reconquérir et qui ont mené et sans cesse aggravé des politiques sécuritaires qui stigmatisent ces mêmes populations comme de nouvelles "classes dangereuses" - tout particulièrement les jeunes, victimes au quotidien d’une multiplication de contrôles au faciès, d’humiliations et de provocations.
Le sabotage des actions de prévention, l’asphyxie du monde associatif, la tolérance à l’égard des discriminations quotidiennes, notamment à l’égard des personnes étrangères ou supposées telles en raison de leur faciès, l’état d’une école qui ne peut réduire la ségrégation nous font mesurer aujourd’hui non seulement l’échec mais la redoutable nocivité de ces politiques. Ce n’est pas seulement le langage du ministre de l’intérieur, ce sont les actes de l’ensemble du gouvernement qui relèvent d’une logique d’apprenti sorcier.
Au-delà, c’est aussi l’incapacité des gouvernements successifs depuis des décennies à faire reculer le chômage massif, l’explosion de la précarité, la crise du logement populaire, la systématisation des discriminations racistes et territoriales, comme la politique d’affaiblissement des services publics et le recul des droits sociaux qui sont apparus en pleine lumière en cette occasion.
De la même façon, la responsabilité du patronat, inspiratrice de politiques économique et sociale synonymes d’exclusion et de précarité, est pleinement engagée. L’installation de nombre d’entreprises dans les quartiers défavorisés - qui s’est fait sous couvert d’exonération fiscales et sociales via l’instauration de zones franches - s’est rarement traduite par une embauche significative parmi les populations des quartiers concernés. Plus globalement, l’exclusion dans les entreprises françaises est un constat évident. La discrimination à l’embauche, basée sur les origines, la couleur de peau ou les appartenances sociales, s’est accentuée ces dernières années.
Dans le même temps, les organisations politiques et syndicales ont peu à peu déserté les quartiers populaires. Elles se sont montrées incapables de proposer des réponses qui permettent aux populations concernées de trouver toute leur place dans le mouvement social et de faire entendre leur parole dans l’espace politique. Les principales tentatives d’émergence au niveau national de structures animées par des habitant(e)s de ces quartiers ont été soit récupérées soit criminalisées. Constat qui provoque méfiance et éloignement vis-à-vis des formes classiques d’engagement, qui sont perçues comme inefficaces, voire inutiles.

Des réponses répressives et inhumaines


Tout au long de ces événements, alors que nombre d’élus, d’associations, d’habitants essayaient de ramener le calme, le gouvernement a privilégié pour sa part une logique d’affrontement en donnant la priorité à la répression au détriment du moindre signe de dialogue et de médiation. A l’urgence sociale et humaine, il a répondu par l’urgence sécuritaire et inhumaine.
Il a ressorti de l’histoire coloniale une loi d’exception disproportionnée par rapport aux faits auxquels elle était supposée répondre et symboliquement injurieuse, il a instauré une justice à la chaîne et pour l’exemple qui a entraîné de lourdes condamnations au terme de procès expéditifs, il a mis en place de nouvelles mesures encore plus répressives et injustes, dirigées contre les étrangers, contre les familles en difficulté, contre les élèves en échec scolaire...
Abaisser à 14 ans l’âge à partir duquel les enfants peuvent partir en apprentissage, c’est supprimer du même coup l’âge de la scolarité obligatoire et abaisser l’âge légal du travail. C’est remplacer le maître par le contremaître. Il s’agit d’un véritable retour au travail des enfants et d’un sévère coup porté à leurs droits. Signe d’une abdication politique, sociale et scolaire qui va encore renforcer "l’apartheid" existant dans ces domaines.
Les victimes de la discrimination et de l’exclusion ont été transformées en responsables de leurs maux. Dans un contexte général où l’Etat social cède peu à peu la place à un Etat pénal au sein duquel la pauvreté, considérée comme une faute, est pénalisée, le gouvernement a une nouvelle fois choisi de faire la guerre au pauvres eux-mêmes plutôt qu’à la pauvreté. Il a profité du désarroi général pour développer encore plus son arsenal répressif et sécuritaire afin de mettre toujours plus de pression sur le monde du travail et tenter d’empêcher que les solidarités s’expriment
Afin de masquer la responsabilité des politiques gouvernementales dans cette crise, les discours réactionnaires et populistes se sont multipliés pour déplacer les problématiques sociales soulevées vers d’autres terrains. Des boucs émissaires ont été désignés à la vindicte populaire. Pour appuyer cette stratégie, l’opinion publique a été sciemment manipulée à coups de mensonges éhontés, notamment sur les auteurs (complot intégriste, racaille organisée, délinquants multirécidivistes...) et sur les causes (immigration clandestine, polygamie, regroupement familial, parents indignes, rappeurs...) de ces événements. Surenchère nauséabonde où l’extrême-droite sort toujours gagnante.

Construire de nouvelles voies pour sortir de l’impasse


Les explosions de l’automne se sont épuisées d’elles-mêmes, un fois la rage de leurs auteurs exprimée. Aujourd’hui, les "cités" et les quartiers populaires ne font plus l’actualité. Pourtant, les blessures et les fractures sociales, économiques et culturelles mises à nu lors de ces événements sont toujours aussi présentes. La misère, l’exclusion, les discriminations y demeurent. Dès lors, comment croire que les mêmes causes ne vont pas produire les mêmes effets si d’autres voies que celles qui ont conduit à l’impasse actuelle ne sont pas rapidement ouvertes.
Ce n’est ni un régime d’exception, ni le recours à une "justice d’abattage", ni le marquage de zones discriminées qui vont permettre un rétablissement durable de la paix civile et du dialogue démocratique. Il faut substituer à l’état d’urgence policier un état d’urgence sociale, afin que les actes des gouvernants cessent de contredire la devise de la République.
Restaurer la situation dans les quartiers, c’est rompre avec les politiques de stigmatisation de la pauvreté au profit de solidarités effectives, reposant sur des moyens réels, favorisant la sécurité, la dignité et la lutte contre les discriminations et pour l’égalité des droits. C’est travailler à l’émergence d’une véritable loi de programmation pour en finir avec les mesures de saupoudrage ou pire encore les marques de mépris comme la transformation de l’apprentissage en mesure de relégation scolaire précoce. Une solidarité nationale authentique doit être au rendez-vous de la reconstruction du tissu social dans les banlieues.
Défendre un plan d’urgence pour les banlieues, c’est aussi poser la question du chômage, des salaires, du logement, des services publics, de l’éducation... dans l’ensemble de notre société puisque cette crise ne se limite ni à une crise des banlieues, ni à une crise de la jeunesse, ni à une crise de l’immigration mais bel et bien à une crise sociale profonde qui touche et mécontente l’ensemble de la population.

Ce dossier et ces annexes ci contre sont extraits d’expression solidaires (le journal de l’union syndicale Solidaires - janvier 2006)

pour en savoir plus

- Quartiers en friche, Quartiers en chiffres
- Contre forum du secteur social : un chantier pour la résistance
- Une justice sécuritaire
- Une banalisation de l’état d’exception

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